Posée sur l’immense plaine, j’attends que l’heure vienne. Renaître une nouvelle fois, comme chaque matin. Etre brûlée par le feu originel, se laisser emporter par les flammes…Je guette et enfin vois au loin apparaître ces douces lueurs. C’est l’aurore des grands jours, qui annonce l’amour naissant dans les cœurs. Pourtant, un mince filet pourpre vient éclabousser le noir néant. Je frissonne. La Nuit souffre dans ses derniers instants, volés par ce temps qui passe, lentement. Elle meurt, soupire, son fil de vie s’amincit, et, inlassablement le sang s’étend sur ses sublimes cieux étoilés, insensible à la dernière ténébreuse sarabande. Tout est sanglot. Tout est supplice, tout est sacrifice. O mort ! Combien de fois l’as-tu surprise de ton tranchant ! Mais bientôt l’Aurore renaît des cendres de Mère nuit. Déjà les couleurs de l’éternel Automne triomphent de la vieille malade. Place à la jeunesse, Et il étend et déploie et fait vibrer ses flammes. Soudain son oeil d’ambre s’ouvre et inonde de toute son âme les montagnes escarpées du lointain. C’est le signe du phœnix, celui de la renaissance…fontaine de jouvence ? J’aime tant me baigner dans tes instants qui vont à contre-temps. Que les vagues dont tu me fais don puissent me préserver !
Les yeux emplis de larmes de bonheur, semblable à l’or légendaire, je me lève pour profiter de l’immense levée. Les premières flèches sont tirées, les premiers rayons lancés. Dans toute sa splendeur Apollon décoche la lumière pure. Chacun des longs filaments qu’il lance trace des sillons dorés sur terre comme dans le ciel. Il resplendit. Une pluie étoilée vient s’échouer sur le sol. Ce sont ses larmes humides. Elles tapissent les sols de leurs bienfaits, et la rose comme la simple pâquerette l’accueillent avec un amour éperdu. Je me laisse percer par la joie primaire. Je m’agite, m’échauffe, en redemande, tourne, me retourne, danse, pleure, ris ! Je vis ! Vis de tout mon corps. Le regard pétillant du dieu m’atteint. Aujourd’hui nulle inquiétude à avoir, ou du moins jusqu’au soir. Et même les jours où un malheureux nuage vient à cacher les rayons naissants, cent et une flèches viennent le percuter de son courroux.
Mais Apollon n’est qu’un messager, et une fois sa tâche accomplie, et dans un dernier tir triomphal, il laisse place au sublime disque d’or. On ne peut le vois d’ici bas, on ne peut le comprendre si l’on observe distraitement le ciel. L’œil exercé verra cependant Hélios, sur son char pimpant, et tenant fermement par la bride les chevaux de feux. Une course effrénée ne cesse, ou l’allié du matin devient ennemi de l’astre. Le temps est si court pour parcourir le chemin divin. Sa montée est lente, incertaine, puis d’un coup foudroyant, il s’élève haut et puissant ! Sur son passage il nettoie avec acharnement les combats de l’aube. Il lave l’écarlate éclair, renvoie l’orange orage, absorbe l’ambre scintillement. Hélios ne garde qu’un seul bien en lui, qu’il transmet, infatigable, tout au long du jour. Invisible, ce rayon béni, brin de vitalité, montre double jeu ; d’un côté il est aussi dangereux que le venin, et de l’autre aussi merveilleux que le nectar.
Je vis les derniers instants du levée d’or. Les plaines profitent des quelques rayons cuivrés qu’il reste encore. Un chant, doucement, se fait entendre. Ce sont des remerciements d’oiseaux, des aboiements heureux, des bruissements frénétiques. La terre bénit l’astre, et l’encourage à poursuivre sa course. La vie a repris, la magie du moment est rompue. Il faudra attendre le crépuscule pour un nouveau spectacle…


